Interview donné par Thierry Crovetto et Christophe Robino


Version complète et non coupée de l’interview donné par Thierry Crovetto (en noir) et Christophe Robino (en rouge) à une interview de Monaco Hebdo du 18 juin 2017 :

 

Quels commentaires généraux vous inspire ce nouvel exercice déficitaire pour la SBM, qui annonce un résultat opérationnel négatif à -32,8 millions d’euros pour 2016-2017, contre -31 millions en 2015-2016 ?

TC : Ce n’est malheureusement pas une surprise pour moi. Cela fait des années que l’on dit que la SBM va mal, que la stratégie est mauvaise et que le management n’est pas à la hauteur. Ces résultats montrent que nous étions et sommes dans le vrai… Il est plus que temps d’agir !

CR : Il est conforme à nos prévisions, oserai-je dire nos craintes. Les déclarations sans convictions, résignées, prédisant l’amélioration pour l’(es) année(s) prochaine(s) sont mises en défaut par les réalités des chiffres. Mais comment espérer faire mieux dans le secteur des jeux alors que l’on paye le prix fort du statut unique, que les résultats dépendent de quelques gros joueurs, auxquels on consent des remises sur pertes substantielles alors que l’on ne sait toujours pas comment les retenir. Certes les secteurs hôteliers et locatifs vont mieux mais le cœur de la Société lui est en train de s’arrêter…

 

Le groupe SBM est-il aujourd’hui réellement en danger ? L’endettement du groupe est-il une source d’inquiétude désormais ? Pourquoi ?

Bien entendu quand vous perdez de l’argent de façon rĂ©currente en rĂ©sultat opĂ©rationnel, et que votre free cash flow est nĂ©gatif depuis 5 ans, forcĂ©ment on peut et on doit ĂŞtre inquiet, et on peut craindre que la sociĂ©tĂ© ne soit prochainement forcĂ© de vendre une partie de ses bien immobiliers, ou ne dĂ©cide de se transformer en sociĂ©tĂ© foncière…

Comment ne pas être inquiet, alors que les résultats opérationnels ne cessent de se détériorer ? Il est temps de mettre en route un véritable plan jeux et pas seulement un plan éphémère de renaissance, notre inquiétude est que la SBM, pour couvrir ses pertes, en vienne à entamer ses réserves foncières et décide de sacrifier une branche historique, celle des jeux qui rappelons le fait vivre bon nombre de nos compatriotes.

 

Concrètement, comment et sur quoi faire des économies ?

Le résultat négatif ne s’explique pas que les charges, mais aussi par des revenus plus faibles que les charges. Faire des économie n’est pas le seul axe pour redresser  les résultats de la société. Le plan jeu puis le statut unique devaient apporter des solutions ? Cela ne se voit pas dans les résultats. Je ne sais pas sur quoi on peut faire des économie, puisque malgré nos demandes en commission tripartite (SBM / Gouvernement / Conseil National) nous n’avons pas accès à une ventilation analytique des charges…

Concernant les secteurs hôteliers et locatifs, il faut attendre la fin des travaux : on le voit bien le problème ne se situe pas là. Certes il faut s’assurer que les objectifs ambitieux concernant le projet One Monte-Carlo seront réalisés, j’espère, par exemple, que les objectifs attendus sur les droits au bail seront biens atteints, mais comme je l’ai déjà dit c’est sur le secteur des jeux que doit se porter toute l’attention. Quel est le bilan réel, annoncé à grand renfort de publicité, de l’ouverture 24/7 de la salle des jeux du Café de Paris ? Dans le même ordre d’idée, combien a couté la construction de la terrasse fumeur du Café de Paris, pour quels bénéfices et avec quelles conséquences pour les employés ?

Une stratégie globale pour les jeux doit être mise en œuvre, elle ne doit pas seulement viser à acheter une paix sociale éphémère mais préparer l’avenir des générations futures.

 

Qui est responsable de cette situation ? Quelles décisions attendez-vous de la part de l’Etat ?

La responsabilité est double : celle de la direction et celle de l’actionnaire majoritaire, et son représentant le Gouvernement qui la soutient ! Il est plus que temps que l’actionnaire majoritaire prenne acte de l’échec du management et prennent les décisions qui s’imposent avant que ce ne soit trop tard.

Difficile de répondre, on sent bien à l’occasion de nos échanges que la situation est compliquée. Pour autant il s’agit d’un monopole concédé et le Gouvernement reste l’actionnaire principal. Il parait incroyable que ce dernier ne puisse pas nous répondre sur la communication du Business plan de la Société. Il est grand temps que chacun prenne ses responsabilités.

 

Croyez-vous dans la stratégie globale déployée par la SBM, avec notamment la construction du One Monte-Carlo et les locations sur la place du casino ?

Je le répète, l’activité immobilière doit rester complémentaire, mais ne pas remplacer les métiers historiques de la société, les jeux et l’hôtellerie. L’économie de la Principauté dépend déjà suffisamment de l’immobilier…

Si les objectifs, comme je le disais, sont atteints ce n’est pas cette activité de la Société qui me pose problème. Tant mieux si ce secteur se porte bien, tant mieux si les revenues permettent de supporter un temps les autres secteurs de la Société mais cela ne doit pas nous faire oublier l’impérative nécessité de redresser la barre du navire emblématique de la Société celui des jeux avec toutes ces spécificités, notamment le secteur des jeux de tables.

 

Le chiffre d’affaires de jeux est en baisse de 6 %, les jeux de table et les appareils automatiques ne sont désormais plus l’avenir pour la SBM ?

La révolution des jeux devait être l’ouverture 24/24 du Café de Paris, quel en est le bilan aujourd’hui ?

La société semble effectivement moins enthousiaste sur ce type d’activité. Il est vrai que les jeux connaissent un recul un peu partout dans le Monde, mais je ne crois pas qu’il faille pour autant renoncer à la diversification des activités. Ce qui m’inquiète le plus c’est que l’on soit tenté d’adapter des modèles, qui s’ils peuvent fonctionner dans les grands Casinos Asiatiques, je fais référence par exemple au « Rolling », technique qui consiste à rémunérer les pertes des joueurs, ne sont pas forcément adaptés à la taille de notre Casino et de nos salles de jeux. En effet, pour que cela fonctionne il faut que l’on incite les joueurs à rester et à jouer et à rejouer longtemps, sinon c’est le Casino qui est perdant.

 

Le chiffre d’affaires locatif progresse de 9 % : cela confirme l’hypothèse avancée par Bernard Pasquier, désormais l’immobilier de la SBM paie les salaires des croupiers ?

L’activité immobilière constitue un des trois piliers de la société mais ne doit pas remplacer les deux autres ni masquer les échecs de la stratégie de la direction sur les deux autres pôles.

L’immobilier est et reste un secteur d’activité rentable pour la Principauté, il n’y a pas de raison que la SBM n’en profite pas. Cela ne saurait constituer un alibi pour abandonner les activités de jeux. Plusieurs élus défendent la nécessité de diversifier les activités et de ne pas compter seulement sur notre pétrole immobilier, la redynamisation du secteur des jeux, outre son importance sociale est aussi un moyen d’assurer le succès des activités hôtelières et des secteurs du luxe.

 

Même les jeux en ligne ont enregistré un résultat négatif à -4,2 millions d’euros : la SBM a eu tort de se diversifier en misant sur les jeux en ligne ? Il faut sortir de Betclic Everest Group ? Pourquoi ?

Est-ce que le problème vient des jeux en ligne ou bien de la sociĂ©tĂ© Betclic  Everest elle-mĂŞme ? D’autres sociĂ©tĂ©s du secteur semble bien performer… 

Toutes les sociétés de jeux en lignes connaissent elles les mêmes difficultés ? Si oui, alors on peut penser qu’il faudra se désengager de cette activité et au plus vite arrêter les frais, sinon les dirigeants de la SBM se poser la question de l’origine de ces mauvais résultats récurrents et peut-être alors oui, en tirer les conséquences.

 

La SBM met en avant les coûts liés aux nouvelles conventions collectives pour les jeux de table et les appareils automatiques pour expliquer en partie ces mauvais résultats ?

Cette convention devait être une bonne chose pour la société. On a vu ses résultats sur le plan financier et sur le climat social toujours pesant. Le statut unique expliquerait-il aussi la stagnation de l’activité ?

Je n’ai jamais été convaincu par ces nouvelles conventions collectives : aujourd’hui elles coûtent plus chers, que ce qu’elles permettent d’économiser mais peut-être est-il trop tôt pour juger ? Pour autant cela explique au moins en partie, mais en partie seulement les résultats. Il y a eu beaucoup plus de départ en retraite que prévu, les recrutements n’ont été que partiellement anticipés, freinant les promotions au sein de l’entreprise, obligeant à rappeler des employés sur leur temps de repos, créant des carences au niveau de l’encadrement des jeux.  Le malaise social au sein de l’entreprise est palpable, absentéisme, inquiétude pour l’avenir, et n’est surement pas propice à la performance et au dialogue.
Il est plus que temps de remettre l’humain au centre des préoccupations de la Société, il faut prendre en compte l’expérience des gens de terrain, les écouter et savoir tirer les leçons du passé pour préparer l’avenir.